Épreuve de français, section Sciences techniques — étude de texte (10 points) et essai (10 points)
Karim, dix-neuf ans, aide son oncle Hédi dans sa librairie, au cœur de la médina¹ de Tunis. Un après-midi d'orage, une jeune fille pousse la porte de la boutique.
La pluie tombait depuis le matin et pas un client n'était entré. J'étais monté sur l'escabeau² pour ranger les dictionnaires quand la clochette de la porte tinta. Une jeune fille se tenait sur le seuil, trempée, un grand carton à dessin serré contre la poitrine. Elle secoua ses longs cheveux noirs, où brillaient encore des gouttes de pluie, et leva vers moi des yeux sombres, immenses, rieurs.
« Bonjour… Vous auriez un manuel de résistance des matériaux³ ? Le vieux, celui à la couverture verte. Mon professeur dit qu'on ne le trouve plus nulle part. »
Je voulus répondre. Aucun mot ne sortit. Je descendis de l'escabeau, manquai la dernière marche et laissai tomber trois dictionnaires à ses pieds. Mes joues brûlaient.
« Le… le manuel… Oui… enfin, non… Je vais voir… »
Elle ramassa les livres avant moi, les empila avec soin sur le comptoir et me sourit, sans la moindre moquerie.
« Ne vous inquiétez pas. La semaine dernière, j'ai renversé tout un pot d'encre sur la maquette de mon voisin d'atelier. On survit à tout ! »
Ce qui me frappa, ce fut son rire, franc et léger, qui remplit d'un coup la boutique silencieuse. Mon oncle, qui avait tout vu depuis l'arrière-boutique, vint à mon secours : il retrouva le manuel au fond d'une caisse, le dernier exemplaire. La jeune fille le feuilleta avec délicatesse, comme on tient un objet fragile, puis s'inquiéta : l'averse redoublait, et ses dessins allaient être perdus. Je lui tendis mon parapluie : elle serait bien obligée de revenir.
« Je m'appelle Lina, dit-elle sur le seuil. À samedi, alors ! »
Longtemps après son départ, je restai debout derrière le comptoir, sans même ramasser le ticket de caisse tombé par terre. Je n'avais jamais cru aux coups de foudre ; j'en riais avec mes camarades. Et voilà qu'en quelques minutes, une inconnue trempée avait fait naître en moi un sentiment que je ne savais pas encore nommer.
Le soir, je ne pus lire une seule page. Les jours suivants, je comptais les heures jusqu'au samedi ; je guettais la clochette, je sursautais à chaque silhouette qui s'arrêtait devant la vitrine. La librairie, la médina, ma vie entière tournaient désormais autour d'une seule attente : la revoir.
1- médina : la vieille ville. 2- escabeau : petite échelle de quelques marches. 3- résistance des matériaux : matière des études d'ingénieur qui calcule la solidité des constructions.
Texte écrit pour l'exercice, dans l'esprit des sujets nationaux de la section Sciences techniques.
I- ÉTUDE DE TEXTE (10 points)
A- Compréhension (7 points)
- Karim voit Lina pour la première fois.
- Quel est l'effet immédiat de cette rencontre sur lui ? (1 point)
- Relevez et nommez un procédé d'écriture qui en rend compte. (1 point)
- Karim décrit Lina telle qu'elle lui est apparue ce jour-là. Donnez une caractéristique physique et une caractéristique morale de la jeune fille, et justifiez chacune par un indice textuel. (3 points)
- Dans les deux derniers paragraphes, Karim prend conscience de deux choses : l'une concerne ses sentiments pour Lina, l'autre la place qu'elle occupe désormais dans sa vie. Dites lesquelles. (2 points)
B- Langue (3 points)
- « Ce qui me frappa, ce fut son rire, franc et léger. »
- Remplacez le verbe en gras par un verbe de sens équivalent. (0,5 point)
- Réemployez le verbe « frapper » dans une phrase personnelle où il aura un sens différent. (1 point)
- Conjuguez le verbe « rapporter » au mode et au temps qui conviennent : Karim espère que Lina lui (rapporter) son parapluie samedi. (0,5 point)
- Karim prête son parapluie à Lina. Elle reviendra à la librairie. Reliez ces deux propositions de manière à exprimer le but dans une phrase complexe. (1 point)
II- ESSAI (10 points)
En quelques minutes, dans une librairie où il ne se passait rien, Karim tombe amoureux d'une inconnue.
Pensez-vous qu'un amour né au premier regard puisse devenir une relation heureuse et durable ?
Vous développerez votre point de vue en vous appuyant sur des arguments illustrés d'exemples précis.
Voir la correction commentéeAprès avoir posé votre démarche
A1.a Idée : nommer l'effet d'un mot abstrait, sans raconter la scène. La rencontre plonge Karim dans un trouble violent : il perd ses moyens, la parole comme les gestes, et rougit. Indices : « Aucun mot ne sortit », « manquai la dernière marche et laissai tomber trois dictionnaires à ses pieds », « Mes joues brûlaient ». On accepte : l'émotion, la gêne, la paralysie, la maladresse, la timidité soudaine.
A1.b Idée : « Relevez et nommez » demande deux gestes — citer exactement, nommer précisément ; l'effet n'est pas demandé. Un seul procédé suffit, par exemple : les points de suspension (phrases inachevées) « Le… le manuel… Oui… enfin, non… Je vais voir… » ; l'accumulation de gestes maladroits « Je descendis de l'escabeau, manquai la dernière marche et laissai tomber trois dictionnaires à ses pieds » ; la phrase brève « Aucun mot ne sortit. » ; l'hyperbole « Mes joues brûlaient ». Barème indicatif : 0,5 le relevé, 0,5 le nom du procédé. Pour la consigne voisine « Identifiez un procédé d'écriture qui le montre », le corrigé officiel de la session de contrôle 2015 (Sciences techniques) demande de relever le procédé, puis de l'identifier et de le nommer « d'une manière claire et univoque » : un nom vague (« une figure de style ») ne rapporte rien. Au papier des sections scientifiques, « Relevez et expliquez » exige en plus l'effet produit ; ici, l'expliquer ne rapporte rien de plus, et c'est du temps pris à l'essai.
A2 Idée : une caractéristique par case, chacune prouvée par son propre indice ; le moral se lit dans les gestes et les paroles. Caractéristique physique : Lina a de longs cheveux noirs et de grands yeux sombres — « ses longs cheveux noirs », « des yeux sombres, immenses, rieurs ». Caractéristique morale (une seule suffit) : la gentillesse — elle ramasse les livres et rassure Karim « sans la moindre moquerie » ; ou la gaieté, l'humour — « On survit à tout ! », « son rire, franc et léger » ; ou la délicatesse — « les empila avec soin sur le comptoir », « La jeune fille le feuilleta avec délicatesse ». Barème indicatif : 1,5 point par caractéristique (0,5 le trait, 1 l'indice). Un même indice ne sert pas deux fois : si « des yeux sombres, immenses, rieurs » prouve le physique, le moral doit être prouvé par un geste ou une parole.
A3 Idée : un constat par domaine, reformulé, chacun appuyé sur son paragraphe. Premier constat, sur ses sentiments : Karim, qui se moquait du coup de foudre, comprend qu'il est tombé amoureux en quelques minutes — « une inconnue trempée avait fait naître en moi un sentiment que je ne savais pas encore nommer ». Second constat, sur la place de Lina : elle est devenue le centre de sa vie, tout est suspendu à l'attente de la revoir — « La librairie, la médina, ma vie entière tournaient désormais autour d'une seule attente : la revoir ». 1 point par constat.
B1.a Idée : chercher le sens du verbe dans cette phrase avant de lui trouver un équivalent. Ici, « frapper » signifie « impressionner, étonner » : « Ce qui me marqua (m'étonna, m'impressionna), ce fut son rire, franc et léger. » Le verbe reste au passé simple.
B1.b Idée : changer vraiment de sens. Par exemple : « Avant d'entrer, frappe à la porte. » (donner des coups) ; « La sécheresse a durement frappé les agriculteurs du Centre. » (toucher, atteindre). Une phrase où « frapper » signifie encore « impressionner » ne rapporte rien.
B2 Idée : « espérer que » présente l'action comme attendue, probable ; il appelle l'indicatif, au futur ici, puisque samedi est à venir. « Karim espère que Lina lui rapportera son parapluie samedi. » Le subjonctif « rapporte » est l'erreur attendue : ce mode suit « souhaiter que » ou « vouloir que », non « espérer que » à la forme affirmative.
B3 Idée : quand les deux propositions n'ont pas le même sujet, le but s'exprime par une subordonnée introduite par « pour que » ou « afin que », suivis du subjonctif. « Karim prête son parapluie à Lina pour qu'elle revienne à la librairie. » ou « … afin qu'elle revienne à la librairie. » Le subjonctif « revienne » est le point noté : « pour qu'elle reviendra » est faux. Le texte disait ce but à mots couverts : « elle serait bien obligée de revenir ». Un infinitif ne convient pas : « Karim prête son parapluie à Lina pour revenir » ferait revenir Karim.
II — Essai. Idée : la question ne demande pas si le coup de foudre existe, mais s'il peut fonder une relation à la fois heureuse et durable ; les deux adjectifs comptent. « Pensez-vous que… puisse… ? » laisse la position libre : on examine ce qui plaide pour, ce qui plaide contre, puis on tranche par une condition.
Introduction. Amorce : romans, films et chansons racontent volontiers l'instant où deux regards se croisent et où tout bascule. Termes : le coup de foudre est un amour qui naît d'un seul coup, dès la première rencontre, avant toute connaissance de l'autre ; une relation heureuse et durable suppose l'entente et la fidélité dans le temps. Problématique : un sentiment né en un instant peut-il résister au temps et construire le bonheur, ou faut-il du temps pour aimer vraiment ?
Première partie — un amour soudain peut durer. Le coup de foudre n'est pas toujours aveugle : il saisit parfois, en un instant, une affinité réelle, une manière d'être que la vie commune confirmera ; bien des couples mariés depuis des décennies racontent qu'ils « ont su » dès le premier jour. L'intensité des débuts donne aussi l'élan qui aide à franchir les premiers obstacles. Dans Roméo et Juliette de Shakespeare, l'amour né au premier regard, pendant un bal, ne faiblit jamais : ce n'est pas la soudaineté du sentiment qui perd les amants, mais la haine qui sépare leurs familles.
Deuxième partie — mais la durée demande plus qu'un instant. Cependant, le premier regard ne voit que l'apparence : on aime d'abord une image que l'on pare de toutes les qualités, et la découverte des défauts peut décevoir. Dans La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette, la passion née au bal entre l'héroïne et le duc de Nemours ne mène pas au bonheur : la princesse finit par y renoncer. À l'inverse, l'amour naît parfois lentement : Aragon ouvre Aurélien sur la phrase « La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide ». Enfin, les soucis d'argent et les projets différents mettent à l'épreuve une relation que seule l'émotion soutenait.
Synthèse. Ainsi, un amour né au premier regard peut devenir heureux et durable, mais il ne l'est pas par sa naissance : il le devient si l'émotion du premier instant se change en connaissance de l'autre, en confiance et en projets partagés. Le coup de foudre est un commencement, non une garantie.
Conclusion. Qu'il naisse d'un regard ou d'une longue amitié, l'amour ne dure que s'il se construit. Et si la patience, bien plus que la foudre, faisait les couples heureux ?
Barème de l'essai : la grille officielle du papier Sciences techniques (corrigé de la session de contrôle 2015) retient la compréhension et la cohérence du développement (5 points), la correction linguistique (3 points), l'originalité et la pertinence des exemples (2 points).