Étude de texte — compréhension (7 points), dans l'esprit des sessions 2016–2024
A- Compréhension (7 points). Toutes les réponses doivent être entièrement rédigées.
Le narrateur, seize ans, a dû quitter Tunis avec ses parents pour Kélibia, une petite ville de pêcheurs du cap Bon, où son père vient d'être muté.
Le jour de notre arrivée, pour fuir les cartons du déménagement, je descendis au port. Un vieil homme était assis sur une caisse retournée, un filet vert étalé sur les genoux, et ses doigts couraient dans les mailles avec une rapidité que je n'aurais pas crue possible. Je m'approchai pour mieux voir. Sans lever les yeux, il grogna : « Si tu viens regarder travailler les autres, mets-toi au moins de côté : tu me caches la lumière. » Les pêcheurs qui fumaient sur le quai éclatèrent de rire. Je sentis mes joues brûler ; je bredouillai une excuse et tournai les talons en me jurant de ne plus jamais remettre les pieds sur ce quai.
Les semaines suivantes, je vécus Kélibia comme une punition. Je comptais les jours qui me séparaient des vacances, quand je pourrais enfin retrouver mes amis de Tunis. Au lycée, je ne parlais à personne ; à la maison, je répondais à ma mère par des monosyllabes et je m'enfermais dans ma chambre, volets clos, comme un prisonnier dans sa cellule. Cette ville était trop petite, trop calme, trop loin de tout. Le soir, j'entendais les moteurs des barques qui partaient en mer, et ce bruit même me semblait une moquerie.
Pourtant, un après-midi de novembre, une tempête éclata plus tôt que prévu. En rentrant du lycée, j'aperçus sur la plage le vieil homme, seul, arc-bouté contre une barque que les vagues menaçaient d'emporter. Sans réfléchir, je jetai mon cartable sur le sable et saisis l'autre bord. Nous tirâmes ensemble, pas à pas, jusqu'à ce que la coque fût hors d'atteinte. Trempé, essoufflé, le vieux me regarda longuement, puis il dit seulement : « Tu as de bonnes mains. Reviens demain. »
Je revins le lendemain, puis le jour suivant. D'abord, je vins par politesse, puis par curiosité, enfin par besoin. Am Hamadi — c'est ainsi que tout le port l'appelait — m'apprit à faire les nœuds, à lire le ciel avant l'orage, à reconnaître chaque barque à la couleur de sa coque. Peu à peu, la ville cessa de m'étouffer. Désormais, je traversais le marché en saluant les marchands, je savais à quelle heure rentrait chaque bateau, et ma mère, étonnée, m'entendait siffler en montant l'escalier. Je ne comptais plus les jours qui me séparaient de Tunis : je comptais les barques qui rentraient avant la nuit.
À la fin de l'hiver, Am Hamadi, qui ne laissait personne toucher à ses filets, me tendit sa vieille navette de bois, polie par cinquante ans de travail. « Celui-là, tu le répareras seul », dit-il en me montrant un filet déchiré. Et le soir même, devant tous les pêcheurs réunis sur le quai, il annonça que je sortirais avec lui en mer, à l'aube, sur la Zina.
Passage écrit pour l'exercice, dans l'esprit des sujets nationaux.
- Le narrateur rencontre pour la première fois le vieux pêcheur. Quel effet cette rencontre produit-elle d'abord sur lui ? Justifiez votre réponse en vous référant au premier paragraphe. (2 points)
- Au fil des mois, l'état d'esprit du narrateur à Kélibia évolue.
- En quoi cette évolution consiste-t-elle ? Caractérisez son état d'esprit au début puis à la fin, et justifiez chacun des deux états par un indice textuel. (2 points)
- Relevez et nommez un procédé d'écriture qui rend compte de cette évolution. (1 point)
- Le narrateur réussit-il finalement à gagner la confiance du vieil homme ? Justifiez votre réponse par deux indices textuels. (2 points)
Voir la correction commentéeAprès avoir posé votre démarche
1. Idée : « d'abord » vise la première réaction, celle du premier paragraphe ; on la nomme par un mot abstrait, puis on la prouve par une citation de ce paragraphe. La rencontre humilie le narrateur : la remarque sèche du vieil homme, suivie du rire des pêcheurs, le vexe et le couvre de honte, au point qu'il s'enfuit. Indice textuel : « Je sentis mes joues brûler » ou « je bredouillai une excuse et tournai les talons en me jurant de ne plus jamais remettre les pieds sur ce quai ». Autre réponse acceptée si elle est justifiée : juste avant la remarque, le garçon est fasciné par l'habileté du vieil homme — « ses doigts couraient dans les mailles avec une rapidité que je n'aurais pas crue possible ». Un point pour l'effet nommé, un point pour l'indice ; « il est triste », sans citation, ne rapporte presque rien.
2.a Idée : décrire une évolution, c'est poser un avant et un après, chacun nommé et prouvé ; le connecteur « Pourtant » qui ouvre le troisième paragraphe marque le tournant. L'état d'esprit du narrateur passe du rejet de sa nouvelle ville à l'attachement. Au début, il vit Kélibia comme un exil : il se sent puni, seul, enfermé — « je vécus Kélibia comme une punition » ou « je m'enfermais dans ma chambre, volets clos, comme un prisonnier dans sa cellule ». Après la tempête, où il aide le vieil homme à sauver sa barque, il s'y sent chez lui, apaisé et même heureux — « Peu à peu, la ville cessa de m'étouffer » ou « ma mère, étonnée, m'entendait siffler en montant l'escalier ». Un point par état, avec le mot qui le nomme et son indice. Écrire seulement « il finit par aimer Kélibia » ne décrit que le point d'arrivée : la consigne demande aussi le point de départ, et les deux indices doivent être pris de part et d'autre du tournant.
2.b Idée : le meilleur procédé d'écriture est celui qui contient les deux états à la fois. On peut relever l'antithèse construite sur la reprise du même verbe : « Je ne comptais plus les jours qui me séparaient de Tunis : je comptais les barques qui rentraient avant la nuit. » Compter les jours, c'est attendre de repartir ; compter les barques, c'est vivre au rythme du port : la phrase montre à elle seule le passage de l'impatience à l'appartenance. On accepte aussi la gradation « D'abord, je vins par politesse, puis par curiosité, enfin par besoin », dont les trois étapes de plus en plus fortes rendent compte d'un attachement progressif, ou l'opposition de deux champs lexicaux : celui de l'enfermement (« punition », « prisonnier », « cellule », « étouffer ») et celui de l'ouverture aux autres (« saluant les marchands », « siffler »). Relevé 0,5, nom du procédé 0,5 ; la consigne ne demande pas l'explication, mais une phrase sur l'effet prouve que le procédé choisi est bien celui de l'évolution.
3. Idée : devant « Réussit-il finalement… ? », on tranche d'abord par oui ou par non, puis on apporte deux indices distincts, pris de préférence dans le dernier paragraphe. Oui, le narrateur gagne la confiance d'Am Hamadi, qui finit par le traiter en apprenti. Premier indice : le vieil homme, « qui ne laissait personne toucher à ses filets », lui confie « sa vieille navette de bois » et le charge d'un travail seul — « Celui-là, tu le répareras seul ». Second indice : il annonce qu'il l'emmènera pêcher — « il annonça que je sortirais avec lui en mer, à l'aube » — et il le fait « devant tous les pêcheurs réunis sur le quai », là même où le garçon avait été moqué le premier jour : la reconnaissance est publique. La phrase « Tu as de bonnes mains. Reviens demain. » est acceptée comme premier signe de cette confiance. Un « oui » sans indice, ou deux indices qui disent la même chose, ne rapporte que la moitié des points.