Épreuve de français, section Sport — étude de texte (10 points) et essai (10 points)
En 1943, dans la France occupée, le narrateur, jeune instituteur de village, a reçu l'ordre de partir travailler dans les usines allemandes.
J'ai quitté l'école du village un lundi de mars, sans prévenir personne. Depuis trois semaines, la convocation dormait dans le tiroir de mon bureau, sous les cahiers de dictée : on m'attendait à la gare de Besançon pour m'envoyer travailler dans les usines allemandes. J'ai choisi une autre route, celle de la forêt, où des garçons de mon âge vivaient cachés et se préparaient à combattre l'armée d'occupation¹. Cette décision, je l'ai prise seul, en une nuit, et elle m'a coûté plus que je ne saurais le dire. Chez nous, personne ne l'a comprise, ni ma mère, ni Jeanne, ma fiancée, qui a pleuré toute la soirée sans vouloir me regarder.
Je ne pouvais pas faire autrement. Comment aurais-je pu, le matin, écrire au tableau le mot « liberté » devant trente enfants dont les pères étaient prisonniers, et, le soir, aller fabriquer des obus² pour ceux qui les retenaient ? Et puis il y avait Paul, mon ami d'enfance, monté au maquis³ dès le mois de février : je ne supportais plus l'idée de manger à ma faim sous mon toit pendant qu'il grelottait dans la neige.
Le jour du départ, ma mère ne m'a pas embrassé. Elle a claqué la porte du buffet et m'a traité de fou, de tête brûlée, d'ingrat. « Tu abandonnes ta mère pour une guerre qui se fera bien sans toi ! » m'a-t-elle lancé. Puis, pendant que je laçais mes souliers, elle a glissé dans mon sac un pain, un morceau de lard et l'écharpe de laine qu'elle avait tricotée pour mon père. Sur le seuil, elle a remonté mon col de ses mains tremblantes, comme lorsque j'étais petit et que je partais pour l'école sous la pluie.
Voilà quatre mois que je dors dans les bois. Une lettre de Jeanne m'est enfin parvenue, cachée dans une miche du boulanger. L'école est fermée : aucun maître n'a voulu venir dans un village où les soldats fouillent les granges. Les voisins ne se parlent plus, de peur d'être dénoncés. Mon père laboure seul, et ma mère met encore mon couvert chaque soir. « Ta petite sœur demande si la paix reviendra avant son anniversaire, écrit Jeanne. Je ne sais plus quoi lui répondre. »
1- armée d'occupation : armée étrangère installée dans un pays vaincu. 2- obus : projectile explosif tiré par un canon. 3- maquis : forêt ou montagne où se cachaient les résistants ; par extension, la Résistance armée.
Texte écrit pour l'exercice, dans l'esprit des sujets nationaux.
I- ÉTUDE DE TEXTE (10 points)
- Le texte s'ouvre sur une décision du narrateur.
- En quoi consiste cette décision ? (1 point)
- Quel sentiment cette décision fait-elle naître chez le narrateur et chez ses proches ? Justifiez votre réponse par un indice textuel. (2 points)
- Pour quelles raisons le narrateur a-t-il fait ce choix ? Donnez-en deux. (2 points)
- Au moment du départ, la mère du narrateur éprouve deux sentiments différents.
- Identifiez-les et justifiez chacun par un indice textuel. (2 points)
- Relevez et nommez un procédé d'écriture qui rend compte de l'un de ces deux sentiments. (1 point)
- En vous référant au dernier paragraphe, dites ce que la guerre a provoqué sur le plan social et sur le plan familial. Explicitez un effet pour chaque plan. (2 points)
II- ESSAI (10 points)
« Tu abandonnes ta mère pour une guerre qui se fera bien sans toi ! » lance la mère au narrateur.
Pensez-vous qu'il faille tout quitter, même sa famille, pour prendre part à un conflit qui menace son pays ?
Exprimez votre point de vue sur la question dans un texte argumentatif étayé par des exemples précis.
Voir la correction commentéeAprès avoir posé votre démarche
1.a Idée : dire la décision avec ses propres mots ; recopier la phrase du texte ne suffit pas. Le narrateur a refusé de partir travailler en Allemagne : il a quitté son école et son village pour rejoindre, dans la forêt, les jeunes gens qui se préparent à combattre l'occupant. Le relevé « J'ai choisi une autre route, celle de la forêt » peut appuyer la réponse, mais le point va à la reformulation.
1.b Idée : un seul sentiment, commun au narrateur et aux siens, prouvé par un relevé. La décision fait naître la douleur de la séparation. Chez le narrateur : « elle m'a coûté plus que je ne saurais le dire ». Chez ses proches, cette peine se double d'incompréhension : « personne ne l'a comprise », et Jeanne « a pleuré toute la soirée sans vouloir me regarder ». On accepte « tristesse », « chagrin » ou « déchirement » ; « peur » ne convient pas, le texte ne la montre pas à ce moment.
2 Idée : deux raisons distinctes, chacune reformulée ; elles sont dans le deuxième paragraphe. D'abord une raison morale : il refuse de servir l'ennemi. Il ne peut pas enseigner la liberté à des enfants dont les pères sont prisonniers, puis travailler pour leurs geôliers — « aller fabriquer des obus pour ceux qui les retenaient ». Ensuite une raison de fidélité : il ne supporte plus d'être protégé pendant que son ami s'expose — « je ne supportais plus l'idée de manger à ma faim sous mon toit pendant qu'il grelottait dans la neige ». Un point par raison ; deux formulations de la même raison ne rapportent qu'un point.
3.a Idée : deux sentiments différents, pas deux noms du même ; chacun a sa preuve. La mère éprouve d'abord de la colère : elle refuse de l'embrasser, « a claqué la porte du buffet » et l'accable de reproches (« Tu abandonnes ta mère pour une guerre qui se fera bien sans toi ! »). Elle éprouve aussi une tendresse inquiète : elle « a glissé dans mon sac un pain, un morceau de lard et l'écharpe de laine », puis « a remonté mon col de ses mains tremblantes ». « Colère » et « reproche » ne font qu'un seul sentiment : c'est l'opposition colère / tendresse que la question vise. « L'inquiétude » est acceptée à la place de la tendresse si elle est justifiée par les « mains tremblantes ».
3.b Idée : relever les mots exacts, puis nommer le procédé ; une phrase sur l'effet rend la réponse sûre. Pour la colère : l'énumération d'insultes « de fou, de tête brûlée, d'ingrat », qui fait monter le reproche ; ou la phrase exclamative « Tu abandonnes ta mère pour une guerre qui se fera bien sans toi ! ». Pour la tendresse : la comparaison « comme lorsque j'étais petit et que je partais pour l'école sous la pluie », qui montre que la mère voit encore en lui l'enfant qu'elle protégeait. Un seul procédé est demandé : en proposer deux ne rapporte rien de plus.
4 Idée : le dernier paragraphe distingue le village et la maison ; un effet pour chaque plan, justifié. Sur le plan social, la guerre défait la vie collective : l'école est fermée, car « aucun maître n'a voulu venir dans un village où les soldats fouillent les granges », et la peur installe la méfiance — « Les voisins ne se parlent plus, de peur d'être dénoncés ». Sur le plan familial, l'absence désorganise le foyer : « Mon père laboure seul », et la mère ne se résout pas au départ de son fils, elle qui « met encore mon couvert chaque soir ».
II — Essai. Idée : le sujet oppose deux devoirs, défendre son pays et protéger les siens ; un sujet d'opinion appelle un plan dialectique.
Introduction. Amorce sans opinion : dans toutes les guerres, des hommes et des femmes ont dû choisir entre leur foyer et le combat. Définition des termes : « tout quitter », c'est renoncer à sa sécurité et à la présence des siens ; « un conflit qui menace son pays », c'est une guerre subie, une invasion ou une occupation. Problématique : l'engagement pour son pays justifie-t-il le sacrifice de sa famille ?
Thèse — oui, quand la liberté de tous est en jeu. Sans ceux qui partent, le pays reste soumis, et la famille elle-même ne vit pas libre : en 1943, des milliers de jeunes Français ont refusé le travail obligatoire en Allemagne et rejoint les maquis, comme celui du Vercors. S'engager peut aussi protéger les siens à long terme : les combattants du mouvement national tunisien, au début des années 1950, ont quitté leurs proches pour l'indépendance de tous.
Antithèse — non, pas à n'importe quel prix. La famille est aussi une responsabilité : celui qui part laisse des enfants sans protection, comme le couvert mis pour rien dans le texte. Et l'on peut servir son pays sans quitter les siens — soigner, enseigner, cacher, informer : dans Le Silence de la mer de Vercors (1942), un oncle et sa nièce résistent à l'officier allemand logé chez eux par un silence obstiné, sans quitter leur maison.
Synthèse et conclusion. L'engagement n'a de valeur que s'il est choisi, utile et mesuré : le devoir envers le pays ne supprime pas le devoir envers les siens, il le met à l'épreuve. Ouverture : la paix revenue, comment réparer les liens que la guerre a coupés ?