Épreuve de français (sections scientifiques) — étude de texte (10 points) et essai (10 points)
Pendant le siège de Sarajevo, en 1993, Mirsad, quinze ans, vit avec sa mère, Selma, et son grand-père dans un immeuble du centre-ville. Un convoi humanitaire¹ propose d'évacuer les civils.
La veille, un obus était tombé sur la file d'attente de la fontaine du quartier. Mirsad y était ; il en était revenu avec du sang sur la manche, un sang qui n'était pas le sien. Sa mère l'avait longtemps lavé, sans un mot, puis elle avait dit :
« Le convoi part jeudi. Cela change tout. Nous serons dedans. »
Le grand-père n'avait pas levé les yeux de son jeu d'échecs. Depuis le début du conflit, il voyait les voisins s'en aller un à un. Chaque matin, une fenêtre de plus restait close, une porte de plus sonnait creux² ; l'immeuble se vidait comme une maison après un enterrement. Il ne les blâmait pas. Il descendait seulement leur dire au revoir, portait leurs valises jusqu'au trottoir, puis remontait l'escalier plus lentement qu'il ne l'avait descendu.
« Viens avec nous, papa, supplia Selma. Ici, il n'y a plus que la faim et les bombardements. La ville est devenue un champ de bataille.
– Nous tiendrons, comme nous avons toujours tenu. Qui fleurira la tombe de ta mère, si tout le monde s'en va ? Un homme ne laisse pas ses morts seuls. Le courage, c'est de rester debout dans sa ville quand elle brûle.
– Le courage ? Il en faut bien plus pour tout abandonner, sa maison, ses photos, sa langue, et recommencer à zéro chez des inconnus, que pour attendre un obus derrière des sacs de sable³. Moi, je veux que mon fils ait un avenir, pas une tombe à côté de celle de sa grand-mère. »
Mirsad regardait l'un, puis l'autre. Il avait peur, mais il ne voulait pas laisser grand-père seul. Le vieil homme posa la main sur sa nuque.
« Va, dit-il. Et écris-moi dans notre langue, pour ne pas l'oublier. Moi, je résisterai à ma manière : je garderai les clés de tous ceux qui partent, jusqu'à la paix. »
Le jeudi, à l'aube, le convoi quitta la ville sous escorte. Par la vitre arrière du car, Mirsad vit longtemps une silhouette immobile au coin de la rue, qui ne faisait pas de signe.
1- convoi humanitaire : file de véhicules protégés, chargée d'aider ou d'évacuer la population. 2- sonner creux : rendre un son vide, parce que personne n'habite plus derrière. 3- sacs de sable : sacs empilés pour se protéger des tirs et des éclats.
Texte écrit pour l'exercice, dans l'esprit des sujets nationaux.
I- ÉTUDE DE TEXTE (10 points)
A- Compréhension (7 points). Toute réponse doit être reformulée et rédigée.
- Pour quelle raison Selma décide-t-elle de quitter la ville avec son fils ? Justifiez votre réponse par un indice textuel. (2 points)
- Quel sentiment le grand-père éprouve-t-il envers ceux qui partent ? Relevez et expliquez un procédé d'écriture qui rend compte de ce sentiment. (2 points)
- Le grand-père et Selma ont deux visions différentes du courage. En quoi consiste chacune d'elles ? (3 points)
B- Langue (3 points). Les phrases ci-dessous sont prises dans le texte.
- « Nous tiendrons, comme nous avons toujours tenu. »
- Relevez dans le texte un synonyme du verbe en gras. (0,5 point)
- Employez le verbe « tenir » dans une phrase où il a un sens différent. (0,5 point)
- « Le convoi part jeudi. Cela change tout. » À partir de ces deux propositions indépendantes, construisez une seule phrase en recourant à la nominalisation. (1 point)
- « Il avait peur, mais il ne voulait pas laisser grand-père seul. » Réécrivez cette phrase de manière à exprimer le même rapport logique au moyen d'une proposition subordonnée. (1 point)
II- ESSAI (10 points)
« Le courage, c'est de rester debout dans sa ville quand elle brûle », affirme le grand-père.
Pensez-vous, comme lui, que rester dans son pays en guerre soit la seule preuve de courage ?
Développez un point de vue personnel sur la question en vous appuyant sur des arguments et des exemples précis.
Voir la correction commentéeAprès avoir posé votre démarche
A1 Idée : distinguer la raison du départ de ses circonstances. Selma décide de partir pour sauver la vie de son fils : la veille, un obus a frappé la file d'attente de la fontaine où se trouvait Mirsad. Indice : « un obus était tombé sur la file d'attente de la fontaine du quartier. Mirsad y était », ou « je veux que mon fils ait un avenir, pas une tombe ». Le convoi du jeudi est l'occasion du départ, non sa raison : « Le convoi part jeudi » ne justifie pas la réponse.
A2 Idée : le sentiment n'est pas celui qu'on attend ; le texte écarte lui-même la colère. Le grand-père éprouve une tristesse profonde, un sentiment d'abandon, sans reproche : « Il ne les blâmait pas ». Procédé attendu (un seul) : la comparaison « l'immeuble se vidait comme une maison après un enterrement », qui assimile chaque départ à un deuil ; ou le parallélisme « une fenêtre de plus restait close, une porte de plus sonnait creux », qui fait sentir le vide qui gagne jour après jour ; ou l'opposition entre la descente et la remontée « plus lentement qu'il ne l'avait descendu », qui traduit le poids du chagrin. La compréhension bienveillante (« Il ne les blâmait pas », il « portait leurs valises jusqu'au trottoir ») est acceptée si la tristesse est aussi dite. Barème indicatif : 0,5 le sentiment, 0,5 le relevé, 1 l'explication.
A3 Idée : une vision par personnage, reformulée, chacune prouvée par ses propres mots. Pour le grand-père, le courage consiste à rester : tenir dans sa ville malgré le danger, par fidélité à ses morts et à sa terre — « Un homme ne laisse pas ses morts seuls », « Le courage, c'est de rester debout dans sa ville quand elle brûle ». Pour Selma, le courage consiste à partir pour protéger la vie et l'avenir de son enfant, en acceptant de tout perdre — « Il en faut bien plus pour tout abandonner… et recommencer à zéro chez des inconnus, que pour attendre un obus derrière des sacs de sable ». 1,5 point par vision.
B1.a Idée : le synonyme doit convenir dans la phrase même. Ici, « tenir » signifie résister au danger sans céder : le texte donne « résister » (« je résisterai à ma manière »). « Rester debout » est aussi accepté.
B1.b Idée : changer de sens, pas seulement de phrase. Par exemple : « Tiens-moi la main pour traverser. » (garder dans sa main) ; « Il tient beaucoup à ses livres. » (être attaché à) ; « Ce sac ne tiendra pas dans le coffre. » (trouver place). Une phrase où « tenir » veut encore dire « résister » ne rapporte rien.
B2 Idée : transformer le verbe de la première proposition en nom (partir → départ), qui devient le sujet ; « cela » disparaît. « Le départ du convoi jeudi change tout. » La phrase doit être unique et correcte, et le groupe nominal remplace la proposition « Le convoi part jeudi ».
B3 Idée : identifier d'abord le rapport exprimé par « mais » — l'opposition (concession) — puis choisir une conjonction de subordination. « Même s'il avait peur, il ne voulait pas laisser grand-père seul. » ou « Bien qu'il eût peur, il ne voulait pas laisser grand-père seul. » (« bien que » et « quoique » imposent le subjonctif ; « Bien qu'il ait peur » est admis dans l'usage courant). Remplacer « mais » par « pourtant » ou « cependant » ne répond pas à la consigne : ces mots coordonnent, ils ne subordonnent pas.
II — Essai. Idée : discuter une opinion donnée (« comme lui ») : en exposer les fondements, lui opposer des objections, puis prendre une position raisonnée.
Introduction. Amorce : dans toute guerre, des familles se déchirent entre ceux qui restent et ceux qui partent. Citation reformulée : pour le grand-père, seul celui qui reste dans sa ville en flammes fait preuve de courage. Problématique : rester est-il la seule forme de courage en temps de guerre ?
Première partie — ce qui fonde l'opinion du grand-père. Rester, c'est affronter le danger chaque jour, sans savoir si l'on survivra. C'est aussi maintenir une présence et une mémoire : pendant le siège de Sarajevo, le quotidien Oslobođenje a continué de paraître, et le violoncelliste Vedran Smailović a joué dans les ruines pour ses concitoyens. Enfin, un pays vidé de ses habitants ne peut plus être défendu ni reconstruit.
Deuxième partie — les objections. Partir demande parfois autant de courage : tout quitter, affronter l'exil, reconstruire sa vie dans une langue étrangère, comme le dit Selma. Protéger la vie d'un enfant est un devoir, non une fuite. Et l'on peut servir son pays de loin : en juin 1940, le général de Gaulle a quitté la France pour poursuivre le combat depuis Londres.
Troisième partie — une position raisonnée. Le courage ne se mesure pas au lieu où l'on se trouve, mais à la fidélité à ce qu'on défend et au prix qu'on accepte de payer. Rester par devoir et partir pour sauver une vie sont deux formes de courage, que le texte réunit dans sa dernière image : le grand-père garde les clés, le petit-fils emporte la langue.
Conclusion. La question oppose moins les lâches et les braves que deux manières de servir. Ouverture : la paix revenue, ceux qui sont partis et ceux qui sont restés sauront-ils se retrouver ?