Épreuve de français (section Lettres) — étude de texte (10 points) et essai (10 points)
Si Hamadi, ancien potier de Nabeul, vit seul depuis la mort de sa femme. Ses trois fils sont partis travailler à l'étranger.
Il aurait tant aimé qu'un de ses fils reste à Nabeul. Il l'aurait entendu siffler dans la cour, le matin, en ouvrant l'atelier ; il lui aurait appris à centrer¹ l'argile sur le tour, comme son propre père le lui avait appris autrefois ; et le soir, quand ses mains se mettent à trembler sans raison et que la nuit tombe trop vite sur la médina, il aurait eu quelqu'un avec qui partager le pain et le silence. Il n'en demandait pas davantage : un pas dans l'escalier, une voix à table, quelqu'un à qui raconter sa journée avant qu'elle ne s'efface.
Chaque vendredi, fidèle à une habitude que rien ne justifiait plus, il préparait le couscous comme au temps où la maison était pleine. Il posait cinq assiettes, remplissait cinq verres, puis mangeait seul, lentement, sous le regard des chaises vides. Le silence du vendredi lui pesait plus que celui des autres jours. Le lendemain, il portait les restes aux chats de la ruelle. La maison, devenue trop grande, lui renvoyait l'écho de ses pas comme une question que personne n'entendait. À chaque fête, les lettres de ses fils arrivaient, polies et brèves, avec un billet plié en quatre. Il les rangeait dans une vieille boîte à thé sans les relire : ce n'était pas de l'argent qu'il attendait, c'était une voix.
On l'invitait pourtant. Khadija, la voisine, lui faisait porter des beignets par ses petits-enfants ; le vieux Moncef venait frapper à sa porte pour l'emmener au café jouer aux dames. Si Hamadi remerciait de tant de générosité, et refusait toujours. Il avait honte de sa tristesse ; il ne voulait pas l'asseoir à la table des autres. Il fermait sa porte de plus en plus tôt, et la solitude, qu'il avait d'abord subie, devenait peu à peu un choix.
Un soir d'hiver, on frappa. C'était un jeune instituteur, étranger à la ville, dont la voiture était tombée en panne au bout de la ruelle et qui cherchait un téléphone. Il pleuvait. Si Hamadi, sans réfléchir, l'accueillit, alluma le kanoun² et retrouva d'instinct les gestes de l'hospitalité que sa femme avait accomplis pendant quarante ans : une assiette de plus, le meilleur coussin, le thé servi deux fois. Ils parlèrent jusqu'à minuit de Nabeul, des écoles de montagne, de la terre qu'on tourne et qu'on cuit. Le lendemain, quand le jeune homme fut reparti, le vieux potier resta longtemps sur le seuil. Toute sa vie, il avait façonné des jarres pour garder l'huile, l'eau et le grain. Il comprenait, bien tard, que le bonheur ne se garde pas comme l'huile dans une jarre : il ne vit que lorsqu'on le verse dans le verre d'un autre, fût-il un inconnu.
1- centrer l'argile : placer la terre bien au milieu du tour du potier avant de la façonner. 2- kanoun : petit brasero de terre cuite où l'on fait brûler du charbon de bois.
Texte écrit pour l'exercice, dans l'esprit des sujets nationaux.
I- ÉTUDE DE TEXTE (10 points)
A- Compréhension (6 points). Toute réponse doit être entièrement rédigée.
- Pour quelle raison Si Hamadi aurait-il voulu qu'un de ses fils reste à Nabeul ? Justifiez votre réponse par un indice relevé dans le premier paragraphe. (2 points)
- L'absence de ses fils fait naître chez Si Hamadi plusieurs sentiments.
- Donnez-en un.
- Relevez et expliquez un procédé d'écriture qui rend compte de ce sentiment. (2 points)
- Dans le dernier paragraphe, quelle idée Si Hamadi se fait-il du bonheur ? (2 points)
B- Langue (4 points)
- « Toute sa vie, il avait façonné des jarres pour garder l'huile, l'eau et le grain. »
- Donnez un synonyme du verbe en gras.
- Utilisez le synonyme trouvé dans une phrase personnelle. (1,5 point)
- Si Hamadi avait honte de sa tristesse. Il refusait les invitations de ses voisins. À partir de ces deux propositions, construisez une phrase complexe par subordination exprimant un rapport de cause. (1,5 point)
- « Le silence du vendredi lui pesait plus que celui des autres jours. » Transformez cette phrase à la forme emphatique en mettant en relief l'élément en gras. (1 point)
II- ESSAI (10 points)
« Il fermait sa porte de plus en plus tôt, et la solitude, qu'il avait d'abord subie, devenait peu à peu un choix. »
Comme Si Hamadi, de nombreuses personnes âgées vivent aujourd'hui loin des leurs.
À votre avis, la solitude empêche-t-elle toujours d'être heureux ?
Vous développerez, à ce propos, un point de vue personnel en vous appuyant sur des arguments et des exemples précis.
Voir la correction commentéeAprès avoir posé votre démarche
A1 Idée : la consigne impose le premier paragraphe ; la raison est un besoin de présence, pas d'argent. Si Hamadi aurait voulu qu'un de ses fils reste près de lui pour ne pas vieillir seul : avoir une présence le soir, quand son corps faiblit, quelqu'un avec qui manger et parler, et un héritier à qui transmettre son métier de potier. Indice (un seul suffit) : « il aurait eu quelqu'un avec qui partager le pain et le silence » ; « un pas dans l'escalier, une voix à table, quelqu'un à qui raconter sa journée » ; « il lui aurait appris à centrer l'argile sur le tour ». Barème indicatif : 1 point pour la raison reformulée, 1 point pour l'indice. Un indice pris dans un autre paragraphe (« sous le regard des chaises vides ») ne rapporte pas le point de la justification.
A2.a Idée : un seul sentiment est demandé ; le nommer d'un mot juste. La solitude, la tristesse, le sentiment de vide ou de manque. On accepte aussi l'amertume devant les lettres « polies et brèves » de ses fils.
A2.b Idée : relever, nommer, puis dire comment le procédé fait sentir le sentiment choisi. Un seul procédé est attendu, par exemple :
- la personnification « sous le regard des chaises vides » : les chaises semblent l'observer ; l'absence des fils devient une présence muette qui rend sa solitude plus pesante ;
- la comparaison « lui renvoyait l'écho de ses pas comme une question que personne n'entendait » : la maison ne lui rend que son propre bruit, comme un appel sans réponse — image du vide et de l'isolement ;
- l'antithèse « ce n'était pas de l'argent qu'il attendait, c'était une voix » : l'argent envoyé s'oppose à la voix espérée ; rien ne remplace la présence, d'où le manque et l'amertume ;
- la répétition « cinq assiettes, remplissait cinq verres, puis mangeait seul » : le nombre répété, opposé au mot « seul », fait mesurer l'écart entre la table d'autrefois et la solitude présente.
Barème indicatif : 0,5 pour le sentiment, 0,5 pour le relevé exact et le nom du procédé, 1 pour l'explication qui relie le procédé au sentiment.
A3 Idée : dire l'idée par une phrase générale, puis expliquer l'image qui la porte. Pour Si Hamadi, le bonheur n'est pas un bien qu'on possède et qu'on met de côté : il n'existe que lorsqu'on le donne et qu'on le partage, même avec un inconnu, et il tient à des gestes simples — une assiette de plus, un thé, une conversation. L'image finale le dit : « le bonheur ne se garde pas comme l'huile dans une jarre : il ne vit que lorsqu'on le verse dans le verre d'un autre, fût-il un inconnu ». Le potier, qui a fabriqué toute sa vie des récipients pour conserver, découvre que le bonheur obéit à la règle inverse. Barème indicatif : 1 point pour l'idée reformulée, 1 point pour l'explication de l'image ou pour la nuance « fût-il un inconnu ». Recopier la dernière phrase sans la reformuler ne donne que la moitié des points.
B1.a Idée : un synonyme de même classe (un verbe) et de même sens dans la phrase. « façonné » signifie ici fabriqué à la main en donnant forme à la matière : modelé, fabriqué, formé. « Cuit » ou « vendu » désignent une autre action ; « façon » est un nom.
B1.b Idée : garder le sens du texte dans une phrase à soi. « Le sculpteur a modelé un visage dans la glaise. » ou « Mon grand-père fabriquait lui-même ses paniers en osier. » Le temps est libre si la conjugaison est correcte ; une phrase où le mot a un autre sens ne rapporte rien.
B2 Idée : repérer la cause (la honte), puis l'introduire par une conjonction de subordination suivie de l'indicatif. « Si Hamadi refusait les invitations de ses voisins parce qu'il avait honte de sa tristesse. » On accepte : « Comme il avait honte de sa tristesse, Si Hamadi refusait les invitations de ses voisins. » (« comme » en tête de phrase), ainsi que « puisque », « étant donné que », « vu que ». Ne répondent pas à la consigne : « car » ou « en effet » (coordination), « à cause de sa honte » (groupe nominal), et la phrase qui inverse le rapport (la honte devenue conséquence du refus).
B3 Idée : l'élément à mettre en relief est le sujet du verbe, donc « c'est … qui ». « C'est le silence du vendredi qui lui pesait plus que celui des autres jours. » On accepte « C'était le silence du vendredi qui… » et le détachement « Le silence du vendredi, voilà ce qui lui pesait plus que celui des autres jours. » « C'est le silence du vendredi que lui pesait… » est faux : « que » reprend un complément, non un sujet. Le temps de « pesait » ne change pas.
II — Essai Idée : le mot « toujours » déplace la question : il ne s'agit pas de savoir si la solitude rend parfois malheureux, mais si elle empêche dans tous les cas le bonheur ; il appelle une réponse nuancée.
Introduction. Amorce : l'allongement de la vie et le départ des jeunes vers les grandes villes ou vers d'autres pays laissent de plus en plus de personnes âgées vivre seules. Définition : la solitude est l'état de celui qui vit sans la compagnie des autres ; elle peut être subie ou choisie. Problématique : la solitude est-elle forcément un obstacle au bonheur, ou peut-on être heureux seul ?
Première partie — la solitude rend souvent malheureux. L'homme est un être social : il a besoin d'être reconnu, écouté, aimé ; privé de ces liens, il s'étiole. L'isolement peut même tuer : pendant la canicule de l'été 2003, la France a compté près de 15 000 morts de plus que d'ordinaire, surtout des personnes âgées, dont beaucoup vivaient seules. Enfin, une joie qu'on ne peut communiquer à personne perd de sa saveur : c'est ce que découvre Si Hamadi, pour qui le bonheur ne vit que « dans le verre d'un autre ».
Deuxième partie — mais elle n'empêche pas toujours d'être heureux. Choisie, la solitude permet de se retrouver, de réfléchir, de créer : Montaigne s'est retiré dans la tour de son château pour écrire les Essais ; dans la « Cinquième promenade » des Rêveries du promeneur solitaire, Rousseau décrit le bonheur parfait qu'il a goûté, presque seul, sur l'île de Saint-Pierre. À l'inverse, être entouré ne garantit rien : on peut se sentir seul dans une famille indifférente ou au milieu de centaines d'« amis » virtuels.
Troisième partie — une réponse nuancée. Tout dépend de la nature de la solitude : subie, elle ronge ; choisie et passagère, elle peut rendre heureux. Encore faut-il que les autres restent accessibles : Montaigne lui-même quitta sa tour pour devenir maire de Bordeaux, et Si Hamadi, enfermé par honte, retrouve la joie le soir où il ouvre sa porte.
Conclusion. On peut connaître des moments heureux dans la solitude, mais un bonheur durable suppose de pouvoir, quand on le veut, rejoindre les autres. Ouverture : nos sociétés vieillissantes sauront-elles inventer de nouvelles façons d'entourer leurs aînés ?