Étude de texte — compréhension (6 points)
I - ÉTUDE DE TEXTE. A- Compréhension (6 points). Toute réponse doit être entièrement rédigée.
Jeune ingénieur tunisois, le narrateur passe un mois dans un village du Sud pour surveiller le forage d'un puits.
Le premier soir du ramadan, j'avais prévu de rompre le jeûne seul dans ma chambre, avec une boîte de sardines et des dattes achetées à Gabès. Au coucher du soleil, on frappa. C'était Am Belgacem, le gardien du chantier, un homme sec au visage tanné, qui venait me chercher pour le repas. Je refusai. J'avais vu sa maison : deux pièces pour sept enfants, un toit de palmes, une chèvre attachée à la porte. Je ne voulais pas manger la part de ses enfants. Je lui dis que j'étais fatigué, que j'avais déjà de quoi dîner, et je lui montrai mes sardines comme une preuve.
Am Belgacem regarda la boîte et se mit à rire.
– Chez nous, on ne laisse pas un étranger rompre le jeûne seul. Si tu restes dans ta chambre ce soir, demain tout le village dira que la maison de Belgacem a fermé sa porte à un hôte. Tu veux me faire honte ?
Je balbutiai que je ne voulais déranger personne.
– Déranger ? Ma femme a cuisiné pour toute la maison. Nous sommes neuf à table, tu seras le dixième, et la chorba¹ ne se mesure pas à la cuillère : quand il y en a pour neuf, il y en a pour dix. Et puis tu viens de loin, tu nous raconteras Tunis. Mes enfants n'ont jamais vu la mer.
Je le suivis. On m'accueillit sur la natte, à la place d'honneur, près de la porte ouverte sur la nuit. Il y avait la chorba, du pain de tabouna² encore chaud, un plat de pois chiches ; les enfants ne quittaient pas mes mains des yeux et riaient chaque fois que je me brûlais. Je parlai de la mer, du port de La Goulette, des bateaux qui partent pour Marseille. Le plus petit s'endormit contre mon épaule. Quand je voulus glisser un billet sous l'assiette, Am Belgacem le repoussa d'un geste si calme que j'eus honte de l'avoir sorti.
Je rentrai bien après minuit. Sur la table de ma chambre, la boîte de sardines m'attendait ; je ne l'ouvris jamais. J'étais venu dans ce village pour apporter de l'eau à des gens qui en manquaient, et je m'étais cru, en arrivant, le seul à avoir quelque chose à offrir. Ce soir-là, l'homme le plus pauvre que j'eusse jamais rencontré avait partagé avec moi sa table, ses enfants et la moitié de sa nuit, sans rien attendre en retour. Et mon refus, que j'avais cru délicat, n'avait été qu'une façon de le priver du plaisir de donner.
1- chorba : soupe épaisse servie à la rupture du jeûne. 2- tabouna : four de terre cuite ; par extension, le pain qu'on y cuit.
Passage écrit pour l'exercice, dans l'esprit des sujets nationaux.
- Pourquoi le narrateur refuse-t-il d'abord l'invitation d'Am Belgacem ? Justifiez votre réponse par un indice textuel. (2 points)
- Pour convaincre le narrateur d'accepter son hospitalité, Am Belgacem avance divers arguments. Citez-en deux et appuyez chacun par un indice textuel. (2 points)
- Au terme de cette soirée, le narrateur tire une leçon de vie. Laquelle ? (2 points)
Voir la correction commentéeAprès avoir posé votre démarche
1 Idée : le narrateur donne lui-même des prétextes ; la vraie raison est ce qu'il a vu. Il refuse parce qu'il ne veut pas être une charge pour une famille pauvre et nombreuse : manger chez Am Belgacem, ce serait prendre la nourriture des enfants. Indice : « Je ne voulais pas manger la part de ses enfants » ou « deux pièces pour sept enfants, un toit de palmes, une chèvre attachée à la porte ». La fatigue et les sardines sont des prétextes — le texte le signale par « Je lui dis que… » ; les donner comme raison, c'est rester à la surface du texte. Barème indicatif : 1 point pour la raison, 1 point pour l'indice.
2 Idée : un argument est une raison ; on la formule avec ses propres mots avant de citer. Deux arguments parmi trois :
- l'hospitalité est un devoir d'honneur : refuser ferait honte à Am Belgacem devant tout le village — « on ne laisse pas un étranger rompre le jeûne seul », « Tu veux me faire honte ? » ;
- un convive de plus ne prive personne : le repas est prévu pour toute la famille et se partage sans peine — « quand il y en a pour neuf, il y en a pour dix » ;
- l'invité apporte lui aussi quelque chose : des nouvelles de la capitale et de la mer, que les enfants ne connaissent pas — « tu nous raconteras Tunis. Mes enfants n'ont jamais vu la mer ».
Barème indicatif : 0,5 par argument reformulé, 0,5 par indice qui le prouve. Recopier deux répliques sans dire quelle raison elles avancent ne rapporte que la moitié des points ; deux indices du même argument (« Tu veux me faire honte ? » et « la maison de Belgacem a fermé sa porte à un hôte ») ne comptent que pour un.
3 Idée : la leçon s'énonce comme une vérité générale, au présent, puis se rattache à la fin du texte. La générosité ne dépend pas de la richesse : l'homme le plus pauvre que le narrateur ait jamais rencontré a donné plus que celui qui venait apporter de l'eau. Refuser un don par délicatesse peut blesser celui qui l'offre ; accepter est parfois la meilleure façon de le respecter, puisqu'un refus le prive « du plaisir de donner ». Le renversement final le montre : le narrateur, qui se croyait « le seul à avoir quelque chose à offrir », est celui qui a reçu. Barème indicatif : 1 point pour la leçon formulée en termes généraux, 1 point pour son ancrage dans le dernier paragraphe. Un résumé de la soirée n'est pas une leçon.